Canard femelle aux Marais du Nord.
Crédit photo : Manon Boily

« Sous les lentilles d’eau qui rampent,

Les canards sauvages y trempent

Leurs cous de saphir glacés d’or ;

La sarcelle à l’aube s’y baigne,

Et, quand le crépuscule règne,

S’y pose entre deux joncs, et dort ».

– Théophile Gautier.  Le marais (extrait, 1830)  

 

Avec le retour des températures printanières, la nature éclot, la bonne humeur aussi, et l’heure est aux excursions et promenades. L’occasion est idéale pour (re)découvrir les Marais du Nord. Cette réserve naturelle, située à seulement 20 minutes du centre-ville de Québec, propose de nombreux sentiers et activités thématiques tout au long de l’année. Loin de la pollution urbaine et des stimuli permanents, ils regorgent de sensations et d’émerveillement pour le photographe, passionné de nature, randonneur ou promeneur qui sommeille en chacun de nous. Mélanie Deslongchamps, directrice générale de l’Association pour la Protection de l’Environnement du lac Saint-Charles et des Marais du Nord (APEL) connaît très bien le site, et nous en a fait découvrir ses multiples facettes.

Un milieu luxuriant

Pour tout amoureux de la faune sauvage, il suffit de prêter attention autour de nous pour devenir spectateurs de son ballet : tout proches, de nombreux oiseaux chantent, tandis que les écureuils curieux passent d’arbre en arbre. Lièvre, renards, vison, loutre et porc-épic, sont autant d’animaux plus timides peuplant la réserve demeurent, et il faudra s’armer de patience et de discrétion pour les apercevoir.

Verâtre vert (Veratrum viride).
Crédit photo : APEL

La flore et les anecdotes botaniques foisonnent en ce milieu. A titre d’exemple, le verâtre vert, plante printanière très toxique est aussi appelée tabac du diable par les Amérindiens. L’entièreté de la plante produit un alcaloïde, substance toxique de la même famille que la caféine, la nicotine, ou encore la morphine. Les peuples Cherokee et Iroquois l’utilisaient pour empoisonner le poisson, mais dans certains cas, le verâtre déterminait qui succédait au chef de la tribu. Les candidats consommaient la racine, partie la plus toxique du verâtre. Sujet aux brûlures d’estomac, aux nausées et vomissements dans le meilleur des cas, aux vertiges, sueurs froides, asphyxie ou arrêt cardiaque dans le pire, le survivant accédait à un statut de chef cher payé.

Immersion dans l’apaisement

Bassin nord du lac Saint-Charles.
Crédit photo : Marcel Gilbert

Les chemins se croisent, les paysages se succèdent. L’émerveillement suit le cours des sentiers : découvrir le cœur des marais, contempler la nature, se ressourcer au belvédère et déambuler dans le milieu forestier ; le visiteur parcourt la réserve, enveloppé d’une bulle de quiétude.

Le point de vue face au bassin nord du lac confère un sentiment de profonde sérénité. Les étendues sont immenses ; eau, ciel et terre se retrouvent à l’horizon. La baie du lac modelée par le passage d’anciens glaciers, laisse sans difficulté place à l’imagination.

 La préservation : un engagement perpétuel

Fruit de longs efforts de négociations, d’achats et de conciliations avec divers propriétaires et municipalités, l’APEL a peu à peu acquis et agrandi l’aire qu’il protège aux Marais du Nord.  « Une partie des terrains possède le statut de réserve naturelle, et sont ainsi protégés à perpétuité. Certains secteurs demeurent la propriété de la Ville de Québec, mais pour lesquels l’APPEL joue le rôle de gestionnaire », précise Mélanie Deslongchamps.

Pourtant l’influence de l’Homme est constante, comme l’indique la directrice ; « en raison du développement de l’autoroute et des constructions, on a pu constater un plus grand apport en sédiments et donc un ensablement plus important ». Le cours de la rivière des Hurons présenterait des signes d’instabilité depuis plus de 10 ans, et semble ainsi en constante réorganisation face à ces nouvelles conditions.

A la vue des fréquents arbres morts, certains visiteurs s’interrogent parfois sur l’état de santé de la forêt. Cette dernière est simplement représentative du type de milieu ; les plus fortes intempéries et inondations, en automne, influencent le niveau d’eau, facilitant en effet la chute des arbres. « Nous choisissons également de ne pas retirer les individus à terre. En se dégradant, ils alimentent l’humus, et constituent un milieu nutritif intéressant pour la biodiversité », explique Mélanie en marquant une halte devant une souche… sur laquelle s’élève un bouleau.

Purification, stabilisation et régulation : les rôles cachés des milieux humides

Les milieux humides sont d’une richesse exceptionnelle ; leur rôle essentiel dans le maintien de la qualité et de l’équilibre de notre environnement mériterait des louanges.

 Une formidable niche écologique

Passerelles aux Marais du Nord
Crédit photo : Maxime Légaré-Vezina

Comme son nom l’indique, un milieu humide ne s’établit qu’en présence d’eau, et correspond à la zone de transition entre les milieux terrestre (forêt, prairie, etc.) et aquatique (lac, mer, etc.). Une inondation ou une saturation d’eau sur de courtes périodes peut d’ailleurs suffire à modifier la nature physico-chimique du sol, influencer la composition de la faune et de la flore, recréant ainsi une zone humide, temporaire ou permanente.

A cheval entre deux mondes, les milieux humides sont nécessaires à la survie de plus d’un quart des plantes rares, la moitié des espèces d’amphibiens et de reptiles, et le tiers des oiseaux, au Québec. Ainsi, un milieu humide constitue une formidable niche écologiqueDe nombreux animaux l’habitent et le fréquentent durant les périodes de migration. Plusieurs plantes, adaptées aux conditions particulières de ce type de milieu, en dépendent également.

Le rein de l’environnement

Les plantes aquatiques retiennent les particules et sédiments, absorbent et transforment les éléments nutritifs, tout en réduisant la concentration de certains contaminants. Le réseau racinaire des végétaux contribue nettement à l’agrégation des matières organiques et sédimentaires, limitant leur diffusion dans les cours d’eau en aval. Les éléments toxiques, d’abord captés par les végétaux, sont ensuite dégradés par des microorganismes, notamment les bactéries, avant d’être finalement rejetés sous une forme non toxique.

A l’instar d’une éponge qui absorberait les crues, les milieux humides permettent à l’eau pluviale de s’écouler petit à petit, favorisant ainsi la régulation des débits et le renouvellement de la nappe phréatique. Ils atténuent les conséquences des sécheresses : les végétaux freinent en effet la circulation de l’eau, permettant aux sédiments de décanter, limitant alors l’érosion des rives.

Au-delà du rôle écologique, préserver ces milieux humides permet de maintenir la sécurité des populations en réduisant les sécheresses et inondations, de limiter les risques pour la santé publique grâce à la filtration de l’eau, d’assurer les activités socio-économiques telles que la pêche et le canotage. Les services procurés par les milieux humides peuvent ainsi se chiffrer en millions de dollars…À titre d’exemple, selon une étude* de la Fondation David Suzuki et de Nature-Action Québec, la valeur monétaire des services écologiques rendus par ces écosystèmes s’élève à 611,2 M$/an, dans le cas de la Ceinture verte de Montréal (s’étendant jusqu’au lac Saint-Pierre). Protéger ces zones coûte d’ailleurs cinq fois moins cher que de compenser la perte de services gratuits qu’elles offrent. Tout le monde est concerné, directement ou non, par le maintien de ces milieux, et assurer leurs fonctions et leur durabilité ne peut être que bénéfique à chacun.

Ceinture verte de Montréal.
Source : L’Union des producteurs agricoles

Niche écologique : milieu occupé par une espèce dans un écosystème, du point de vue de son habitat, de ses relations avec d’autres espèces et de son mode d’alimentation.

Sédiments : matières contenues en suspension dans un liquide.

Élément nutritif : toute substance assurant la nutrition d’un être vivant.

Réseau racinaire : ensemble des racines d’un végétal.

Matière organique : matière fabriquée par les êtres vivants, animaux, végétaux, champignons et micro-organismes. Elle compose la biomasse vivante et morte.

Nappe phréatique : eaux souterraines situées à faible profondeur.

Érosion : processus d’usure des rives et berges par les eaux.

Étude* : Groupe AGÉCO (2013). Le capital écologique du grand Montréal : une évaluation économique de la biodiversité et des
écosystèmes de la Ceinture verte. Fondation David Suzuki, Nature-Action Québec, 61 p.